Quelle est la base électorale du PS et quel peut être son projet politique ? Par Jean-Michel ROSENFELD
paris20 | 17 février 2009Compte rendu de la réunion d’orientation scientifique de la Fondation Jean Jaurès du 12 décembre 2008.
Intervention de Pascal PERRINEAU, professeur à Sciences Po et directeur du CEVIPOF
P. PERRINEAU pose la question du profil de l’électorat du PS et de ses évolutions. L’analyse porte sur sa structuration au plan national et non local. Il revisite le moment le plus récent, c’est-à -dire celui de l’élection de 2007 à partir des grandes enquêtes du CEVIPOF et du ministère de l’intérieur.
L’électorat du PS s’articule traditionnellement autour de 3 bases électorales : 1) Les couches populaires ; 2) Les salariés de a fonction publique ; 3) Les élites à fort capital culturel
Le problème est que ces trois bases peuvent parfois s’éloigner du PS : les couches populaires pour la droite, les fonctionnaires pour la « gauche de la gauche » et les élites culturelles pour le MODEM ou les Verts. La question qui se pose donc au PS est : comment maintenir ensemble, malgré cette dynamique centripète, ces trois électorats.
2007 est la 3ème défaite consécutive et constitue, contrairement à une lecture irénique de la défaite, un véritable échec. En effet, en 1995 l’échec vient après deux ans de pouvoir de la droite mais en cohabitation et, de même en 2001, la gauche est au pouvoir mais en cohabitation. L’élection de 2007 se produit après 5 années de droite sans cohabitation et donc aurait du être beaucoup plus favorable la gauche que les élections précédentes. Le score du second tour (46,9 %) est l’avant-dernier score fait par la gauche (dans un duel présidentiel de second tour avec la droite) sous la Vème (seul Mitterrand en 1965 a fait pire). Comment peut-on comprendre cet échec ? À partir de l’affaiblissement des trois bases électorales du PS.
1. on observe une perte massive des couches populaires en particulier des ouvriers au regard de l’élection de 1988 par exemple : Ségolène Royal est dépassée par N. Sarkozy chez les employé et fait jeu égal chez les ouvriers. Les pertes les plus importantes entre l’élection de 1988 et celle de 2007, pour une perte moyenne en France de 9 points, est chez les couches populaires : - 19 chez les ouvriers, - 16 chez les employés, - 16 chez les chômeurs, - 15 chez les « sans diplômes ».
2. si ce déficit de soutien des couches populaires avait été atténué dans les élections précédentes par la fidélisation électorale des « gens du public » au premier rang desquels les enseignants, ce n’est plus le cas. Cette base électorale qui était sûre et centrale dans la composition du parti, est travaillée par l’attirance de la « gauche de la gauche » : 17 % chez les salariés du public, en particulier les cadres moyens,, votent pour la gauche de la gauche.
3. le troisième soutien, les élites à fort capital intellectuel se sont converties de manière plus récente (29 % des diplômés du supérieur votaient François Mitterrand en 1988) mais cette élite est attirée par les Verts et le Modem. Les deux seules couches qui ne délaissent pas le PS sont les diplômés de l’enseignement supérieur et les possédants. Donc on peut parler d’un embourgeoisement relatif mais réel de l’électoral du PS. Par ailleurs, cet électorat est caractérisé par un « libéralisme culturel » que l’on mesure par 4 indicateurs, 4 réponses à des questions de sondage : « pas d’accord avec la peine de mort », « pas d’accord avec le fait qu’il y a trop d’immigrés », « d’accord avec l’adoption des enfants par les couples homosexuels » et « d’accord avec le fait que l’école forme l’esprit critique ». la base fidèle du PS est caractérisée par ce libéralisme culturel et peut donc aller vers d’autres partis qui l’incarnent et le défendent de panière tout aussi crédible : les professions libérales vont à 15 % chez les Vers et 20 % au Modem.
Intervention de Pierre ROSANVALLON, Professeur au Collège de France
et directeur des études à l‘EHESS
ce n’est pas le manque de projet qui mine le PS. Le problème vient de ce que le PS a une idéologie mais pas de culture ou de philosophie politique. Or dans cette construction d’idéologie, le PS est très concurrencé par l’extrême gauche, et en termes de philosophie politique, il est en panne.
Qu’est-ce qu’une idéologie ? L’idéologie se structure autour de deux éléments :
1. tout d’abord un code sémantique formé par des balises identitaires, des éléments de langage qui définissent un système de rejet de l’adversaire donc qui obéit à un principe de distinction (c’est la diabolisation du marché par exemple)
2. des éléments de continuité qui sont des éléments d’histoire reconnue comme positive, par exemple des noms propres, évènements (François Mitterrand, Jaurès, le métissage, …)
A l’inverse, la philosophie politique se définit par trois éléments :
1. la capacité à élaborer une critique non politique mais intellectuelle de l’adversaire. Deux exemples suffisent pour illustrer l’incapacité du PS à élaborer une critique intellectuelle de l’adversaire. Premier exemple : le PS ne parvient pas à expliquer en quoi défendre le CSA, c’est défendre la démocratie. Sarkozy a construit une figure nouvelle de la démocratie, ce n’est pas une simple main basse sur la télé mais une représentation spécifique du pouvoir et c’est cette critique intellectuelle qu’il faut faire. Autre exemple : le RSA. Le motif de retrait du PS était un élément ultime de financement mais pas la philosophie de l’insertion que le RSA représente. L’opposition apparait du coup comme très faible.
2. la compréhension critique du monde existant. Or la société aujourd’hui ne se saisit plus par ces classes socioprofessionnelles anciennes mais par des catégories plus complexes. La « peur du déclassement » ou « sentiment d’insécurité » ou « a fait l’expérience du chômage » décrivent mieux les identités que « ouvrier », « employé », etc. au PS, ne sont pas encore reformulées ces catégories de compréhension de la société.
Ce manque de compréhension critique vient de ce que la production intellectuelle et scientifique pénètre beaucoup moins la vie politique que dans les années 60. Les travaux les plus récents, ceux de Dubet, Putman, Karpik et bien d’autres, peuvent aider à comprendre le monde qui nous entourent mais ne son en rien ni repris ni utilisés par le PS
3. un système de références et de représentations qui permet aux individus de se percevoir comme des agents de transformation politique qui leur permet de se comprendre comme capables de participer à un changement du monde.
Ces trois éléments font la politique, c’est-à -dire donnent un langage qui permet de ne plus subir les choses mais d’en devenir l’acteur. Or, il existe un problème structurel : les partis fonctionnent par idéologie. Le mode de rédaction d’une motion par exemple est un code sémantique, c’est une idéologie de fabrique des mots qui s’organisent dans un corpus idéologique. L’idéologie , c’est ce qui fait le pouvoir interne. La société est absente de ces débats là . La question est donc comment dépasser l’idéologie et s’ouvrir aux rapports extérieurs pour construire une philosophie ou culture politique. Cette absence vient de l’absence de curiosité sociale malgré les éléments de proximité du vécu du politique. Le PS a aujourd’hui une culture de la résistance et non de l’imagination. Tous ceux qui gagnent sont ceux dont les idées deviennent dominantes. Et c’est ça qui fait défaut.
Débat : Quelle est la base électorale du PS et quel peut être son projet politique ?
Discutant : A. Bergougnioux
Discussion de l’intervention de P. Perrineau : l’équilibre entre les différents électorats politiques s’est dissout dès 1983. Et il est aujourd’hui plus difficile encore à maintenir car lorsqu’il y a peu de choses à distribuer c’est difficile de réconcilier des électorats différents. Il ne faut néanmoins pas se focaliser seulement sur les élections nationales car le PS est un parti de gestion au niveau local donc a la confiance des électeurs. Le PS a une « valeur d’usage » et pour cela reste le parti de l’alternance. Le premier problème est que le PS est devenu un parti de deuxième tour. Or c’est le premier tour qui devient décisif depuis la tendance à la proportionalisation des élections. Le deuxième problème est que ce parti vit dans le déni de la réalité de la présidentialisation. L’idée qu’il ne faut de leader important est fragilisante et fausse. Il en faut un.
Discussion de l’intervention de P. Rosanvallon : il n’est pas certain qu’on comprenait bien la société et ce, même en 1981. Néanmoins, le PS ne parvient pas à construire une philosophie politique pour deux raisons : le PS vit dans la contradiction car n’a jamais voulu régler son rapport au libéralisme. Faute de cette analyse, de ce qu’il faut accepter dans le libéralisme et de ce qu’il faut rejeter, on ne peut avancer et comprendre la société. Le deuxième verrou est institutionnel. Les nouvelles règles institutionnelles du PS ont une logique contradictoire.
Discutant : H. Weber
H. Weber s’interroge : comment se fait-il, néanmoins, malgré les points soulevés par P. Perrineau que le PS parvienne à obtenir d’excellents résultats au niveau des élections régionales, cantonales et municipales ? des quatre grandes fonctions qui incombent au parti leader de la gauche, le PS n’en assume convenablement qu’une seule : la fonction électorale de sélection de ses candidats à tous les mandats, à l’exception notable, toutefois, de la désignation de son candidat à la magistrature suprême, celle de l’Elysée.
La principale faiblesse du PS réside dans son incapacité à régler sa crise de leadership. Le PS n’es pas épargné par la monté de l’individualisme et l’affaiblissement des idéologies qui frappent la société. Ses leaders ont tendance à faire prévaloir leur ambition personnelle sur l’intérêt général du parti. Une meilleure organisation des « primaires » internes permettra peut-être de pallier cette lourde carence. Le PS s’acquitte en revanche fort mal de ses fonctions intellectuelles – élaboration théorique et lutte idéologique- un peu mieux de sa fonction programmatique, médiocrement de sa fonction « tribunicienne ». or la victoire de Sarkozy en France, de ses homologues de droite en Europe, rappelle que les batailles politiques se gagnet ou se perdent d’abord dans les têtes, au niveau des représentation de la société, des échelles de valeur, des idées. S’il veut revenir au pouvoir, le PS doit régler son problème de leadership mais aussi assumer pleinement toutes les fonctions dans le champ politique, et en particulier, ses fonctions intellectuelles et tribuniciennes.


