Pourquoi l’enseignement supérieur est-il en grève ? Par Georges Sidéris
paris20 | 16 février 2009Deux projets de décrets ont mis le feu aux poudres dans le supérieur. Le premier porte sur la remise en question du statut des enseignants-chercheurs datant de 1984.
Le nouveau texte permet au président d’une université de moduler le service d’un enseignant, non seulement du point de vue des “tâches” que du nombre d’heures de service. Actuellement le service d’un maître de conférences par exemple est de 192 heures TD d’enseignement. En fait, les enseignants-chercheurs travaillent bien plus que ces 192 heures. Leur “temps libre” doit leur permettre de préparer leurs cours, faire passer les examens, corriger les copies, préparer et participer aux nombreuses et diverses réunions d’organisation du service d’enseignement et de recherche et pratiquer leurs activités de recherche. En effet, chaque enseignant-chercheur appartient à un laboratoire de recherche dans le cadre duquel il poursuit ses recherches, organise et participe à des colloques, publie des articles.
Le nouveau décret définit le service horaire non plus en termes de “service d’enseignement en présence d’étudiants” mais en terme de “tâches d’intérêt collectif” de plus il permet au président d’université de moduler le service horaire des enseignants-chercheurs. Le président pourra donc décider de doubler par exemple le service horaire d’un enseignant-chercheur et il pourra augmenter le nombre d’heures d’enseignement et les tâches administratives. C’est le Conseil d’Administration (CA), instance élue et éminemment politique, qui émettra l’avis sur “l’évaluation” de l’enseignant et c’est le seul président d’université, élu par le CA, qui décidera de la modulation du service de l’enseignant, sans aucune possibilité de recours pour cet enseignant. Ce décret met donc fin à l’indépendance des enseignants-chercheurs et les livre à l’arbitraire des décisions du CA et du président d’université.
C’est non seulement le service des enseignants qui est remis en cause mais leur indépendance puisque ces enseignants sont désormais soumis au bon vouloir et aux pressions du CA et du président d’université. On voit bien par exemple qu’avec ce décret il vaudra mieux à l’avenir être de la sensibilité politique du CA et du président de son université afin d’être bien vu.
Ce seul projet de décret a donc mis en grève tout l’enseignement supérieur, quelles que soient d’ailleurs les sensibilités politiques. La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a réussi l’exploit de faire l’unanimité contre son projet.
Autre mesure vivement contestée, la “masterisation” des concours d’enseignement. Actuellement un étudiant qui passe le CAPES par exemple, prépare le concours après la licence, pendant un an. S’il est reçu aux épreuves du concours, il devient professeur-stagiaire pendant un an , c’est un fonctionnaire rémunéré à plein salaire. Il assure de 6 à 8 heures de cours hebdomadaires dans des classes dont il a la responsabilité. Non seulement il est suivi par un “conseiller-pédagogique” qui est un enseignant chevronné mais il suit deux jours par semaine une formation pédagogique à l’IUFM. A l’IUFM il est suivi par un “tuteur” IUFM qui est un enseignant-formateur et il suit des cours où il apprend à la fois à mettre en oeuvre pour ses cours les savoirs acquis à l’université ainsi que les diverses compétences pédagogiques nécessaires pour enseigner à des élèves (comment assurer la discipline, comment écouter des enfants ou des adolescents, les problèmes de santé et de violences en milieu scolaire etc.).
Cette diversité dans la formation explique pourquoi les IUFM comptent des enseignants issus du primaire, du secondaire ou du supérieur. Après l’IUFM l’enseignant peut choisir de poursuivre des études universitaires centrées sur la recherche et faire un “master” en deux années. Donc au total, après la licence un professeur certifié qui a fait un master a fait actuellement 4 années d’études et de formation. Contrairement à ce que le ministre de l’Education, Xavier Darcos, essaie aujourd’hui de faire croire auprès de l’opinion publique, la formation des enseignants aujourd’hui n’est donc ni insuffisante ni éloignée des réalités des élèves.
Tout au contraire c’est la réforme de la “masterisation” des concours qui remet complètement en question la formation des enseignants. Avec cette réforme l’année spécifique de préparation aux concours disparaît. Le Capes que j’ai cité en exemple sera préparé après la licence dans le cadre du “master” préparé en deux ans, qui fusionnera l’année de préparation au concours, les deux années de “master” de recherche et l’année de professeur-stagiaire. La “masterisation” fait donc passer la formation de 4 à 2 ans.
Comme pendant ces deux années les étudiants devront se préparer à la fois, au concours, à l’enseignement et à la recherche, le contenu de ces trois composantes est appauvri puisqu’on ne peut sérieusement assurer le même niveau de formation en 2 ans qu’en 4 ans. Comme durant les deux années de master le futur enseignant n’aura eu une classe que pendant quelques semaines, le projet prévoie que le nouvel enseignant qui sera désormais à temps complet d’enseignement bénéficiera lors sa première année d’enseignement d’un “compagnonnage” c’est à dire un simple accompagnement par un enseignant chevronné. Comment peut-on sérieusement croire que ce compagnonnage remplacera la riche année de professeur-stagiaire en IUFM ?
Ce sont donc à la fois le contenu disciplinaire, la recherche et la formation des enseignants qui sont sacrifiés par cette réforme, donc les élèves, et au final c’est l’école publique tout entière qui est menacée. Tous les concours d’enseignants, que ce soit les enseignants du primaire ou du secondaire et ceux de CPE qui sont visés par cette réforme dont les vrais motifs sont d’ordre budgétaire. Il s’agit de supprimer massivement des postes d’enseignants, de faire des économies budgétaires.
D’où l’élargissement du mouvement de refus de ces réformes du supérieur au secondaire et au primaire, y compris les maternelles.
Il n’y a pas de négociation possible sur la base des projets actuels, la seule solution est leur retrait.
Georges Sidéris
Maître de conférences et formateur à l’IUFM de Paris - Université Paris 4 Sorbonne


